Près d’un an après que GardaWorld, la filiale internationale de Garda, ait investi la périlleuse industrie de la sécurité au Moyen-Orient, quatre de ses employés et Peter Moore, l’homme qu’ils protégeaient, ont été enlevés à Bagdad. Seul ce dernier a survécu. Stephan Crétier s’entretient avec Martin Patriquin

Photo : Garda

Q : En 1994, vous étiez en voie de devenir arbitre au baseball. Pourquoi avoir changé de carrière ?

R : Je travaillais alors dans les ligues mineures aux États-Unis. J’ai regardé le chemin qu’il me restait à parcourir et je me suis demandé si j’allais y arriver. Le trajet était long et, en même temps, mes amis finissaient leurs études à l’université et commençaient une vraie carrière. Un jour, j’ai décidé que j’en avais assez et je suis retourné à Montréal. J’ai travaillé pour une petite entreprise familiale [de sécurité] et, cinq ans plus tard, j’ai décidé de démarrer ma propre affaire. Vous connaissez la suite.

Q : Vous avez fait l’acquisition de Garda en 1999. Qu’est-ce qui vous a fait penser à l’époque que les services de sécurité pourraient vous servir de tremplin ?

R : Quand j’ai démarré l’entreprise – et je ne veux pas insulter personne –, on y retrouvait des spécialistes de la sécurité en affaires, et non des gens d’affaires dans le secteur de la sécurité. Nos spécialistes se sont inspirés du modèle policier et ont cherché à reproduire le fonctionnement qui existait en Europe au début des années 1970. À cette époque, les firmes de sécurité européennes ont connu une forte croissance quand le terrorisme a commencé à frapper ; [l’Europe] a fait appel aux services plus modernes et professionnels du secteur privé pour s’occuper de questions de sécurité nationale.

Q : En 2002, vous avez dit que vous vouliez que Garda devienne le « Wal-Mart de la sécurité ». Qu’est-ce que cela signifie ?

R : Je voulais que Garda devienne un guichet unique. Auparavant, si vous aviez besoin d’un gardien de sécurité, vous deviez appeler une entreprise ; vous en appeliez une autre pour les services d’un enquêteur et une autre encore pour un véhicule blindé. Je voulais que les gens puissent composer un seul numéro et accéder à tous les services sans avoir à payer plus.

Q : Les attentats du 11 septembre se sont produits deux ans après l’achat de Garda, en 1999. Il semble que vous n’auriez pas pu lancer votre entreprise à un meilleur moment.

R : Dans un article publié six mois avant les événements du 11 septembre, j’écrivais que si j’avais un service mondial de fauteurs de trouble, je serais millionnaire. Malheureusement, ce qui est arrivé le 11 septembre nous a été profitable. Cela n’a pas nécessairement augmenté notre chiffre d’affaires, mais cela a obligé l’industrie à se professionnaliser en Amérique du Nord.

Q : En 2006, après avoir dénoncé les lacunes en matière de sécurité dans les sièges sociaux des entreprises au Canada, vous avez acheté Intertec Security, qui s’est spécialisée dans la sécurité pour les bureaux. Dans quelle mesure la sécurité des entreprises au Canada s’est-elle améliorée depuis?

R : La sécurité a fait du progrès. Au moins, les gens y pensent. Mais si vous entrez dans un immeuble à Boston, à Chicago ou à New York, vous ferez face à des mesures de contrôle dès le hall d’entrée. Dans beaucoup de bureaux de Bay Street, à Toronto, vous pouvez presque vous rendre au bureau du président sans vous faire arrêter. Les gens aiment bien penser qu’il ne se passera jamais rien au Canada, et je le souhaite sincèrement. Cependant, je pense que la question n’est pas de savoir si cela arrivera un jour, mais bien quand cela arrivera.

Q : Vous semblez dire que vous aimeriez qu’une catastrophe se produise pour que les gens réagissent enfin.

R : Je ne le souhaite pas. Mais je ne pense pas que les gens comprennent tout ce qui se passe dans le monde et que le Canada pourrait être une cible.

Q : En 2005 et 2006, Garda a dépensé environ 250 millions de dollars pour acquérir différentes firmes de sécurité en Amérique et au Moyen-Orient. Qu’est-ce qui incitait autant de gens à vendre leur entreprise ?

R : En Amérique, la plupart des acquisitions visaient le secteur du transport des valeurs et du transport par véhicules blindés. Il n’est pas facile de pénétrer ce marché. Il ne suffit pas d’acheter quelques camions et une chambre forte pour appeler Jamie Dimon chez J.P. Morgan Chase et lui offrir de transporter son argent. Ces acquisitions étaient cruciales pour nous permettre de concurrencer Brinks. En ce qui concerne le Moyen-Orient, nous avons commencé par acheter, en 2006, une entreprise qui offrait des services de sécurité à une entreprise pétrolière et gazière au Kurdistan. Le nombre d’employés pour couvrir le secteur pétrolier et gazier dans la région est passé de 3 à 1 300. Nous avions besoin de renforts et nous avons vu le potentiel, car l’industrie n’était pas très professionnelle là-bas.

Q : Pourquoi s’implanter au Moyen-Orient, compte tenu des dangers et des risques pour votre image publique ?

A : C’est vrai, mais notre image peut tout aussi bien être ternie par un incident à l’aéroport Pearson de Toronto ou lors d’une fusillade contre nos véhicules blindés. Nous avons toujours été extrêmement sélectifs quant aux affaires à traiter. Bien des gens disent que nous sommes une autre entreprise comme Blackwater. La différence, c’est que les Blackwater et Triple Canopy de ce monde travaillent comme sous-traitants pour le gouvernement américain et l’armée, ce que nous ne faisons pas. Nous travaillons avec des ONG, comme des sociétés pétrolières ou des entreprises de reconstruction, dans des zones dangereuses, mais pas dans des zones de guerre. Nous n’étions pas en Iraq quand le pays était en guerre. Nous étions au Kurdistan. Nous sommes arrivés en Iraq lors de sa reconstruction. En Afghanistan, nous travaillons presque exclusivement avec des ONG. Nous choisissons avec soin le genre d’affaires que nous voulons mener. Nous pourrions être une autre Blackwater, mais ce n’est pas notre culture d’entreprise.

Q : L’entreprise a fait les manchettes avec la prise d’otages qui a conduit à la mort de quatre employés de GardaWorld en 2007. L’homme qu’ils protégeaient, l’expert informatique Peter Moore, a sévèrement critiqué votre entreprise. Selon lui, les quatre hommes n’ont pas été tués d’une balle dans la tête, comme vous l’avez allégué. Que s’est-il passé exactement ?

R : C’est un événement extrêmement malheureux. Nous respectons l’opinion de M. Moore, mais nous devons rappeler qu’il a publiquement fait l’éloge de nos quatre employés pour leur aide durant sa captivité. Je pense que certains propos l’ont blessé et qu’il a traversé un moment très difficile. C’est un incident tragique, mais malheureusement ces choses-là se produisent. Nous ne sommes pas en contact avec M. Moore. Ce qu’il a vécu est extrêmement malheureux, mais il a eu la chance d’être libéré grâce aux efforts des gouvernements britannique et américain. Par respect pour les familles de nos employés, nous avons préféré ne pas commenter la situation.

Q : Selon un article publié dans The Independent, le ministère britannique des Affaires étrangères était surpris de constater que Garda n’avait pas d’assurance contre les enlèvements au moment du drame. Est-ce le cas ?

R : L’assurance contre les enlèvements et les demandes de rançon n’est pas utile dans de telles situations. Nous avons une assurance de ce type pour notre entreprise. Nous avons aussi une entente avec notre compagnie d’assurance qui nous empêche de divulguer le type d’assurance que nous détenons. Il arrive parfois que les gouvernements fassent des déclarations trompeuses. Je ne dis pas que c’est le cas ici, mais je ne peux pas commenter davantage.

Q : Est-ce que votre contrat de 100 millions de dollars avec le ministère des Affaires étrangères est toujours en vigueur ?

R : Oui, nous assurons la protection de diplomates à Bagdad, à Basra et à Irbil, en Iraq. Cela se passe très bien.

Q : Nous avons aussi appris que Garda avait été engagée pour assurer la protection de Saadi Kadhafi lors de sa visite au Canada. Je sais bien que vous n’avez rien à voir avec sa visite, mais, du point de vue des relations publiques, lorsqu’une telle information est rendue publique, quels dommages fait-elle à votre réputation ?

R : Je dois d’abord dire que nous travaillons pour des clients. Parfois, nous protégeons des personnes éminentes au pays, comme la famille [royale] saoudienne en Amérique. Dans le cas de Kadhafi, nous avons offert des services de chauffeur pendant quatre jours à un client [SNC-Lavalin]. Pour le reste, le client a décidé de s’en occuper à l’interne. Nous n’avons pas beaucoup travaillé avec Kadhafi lorsqu’il était au Canada. En fait, nous ne pouvons pas passer notre temps à nous inquiéter des risques pour notre réputation.

Nous travaillons dans un secteur qui fait beaucoup parler. Il y a eu un arrêt de travail chez Garda à Toronto, et nous avons fait les manchettes des journaux canadiens pendant deux jours. Un de nos employés s’est fait tuer il y a quelques semaines aux États-Unis lors d’une fusillade. C’est malheureux, mais cela fait partie du travail. Pour ce qui est de Kadhafi, nous travaillions avec une société cotée en bourse [SNC-Lavalin] qui avait et qui a toujours une excellente réputation au Canada. Ce n’est pas à nous de juger le gouvernement qui l’a laissé entrer au pays.

Q : Vous avez récemment engagé le brigadier-général canadien Daniel Ménard, qui a démissionné en 2010 alors qu’il faisait face à la cour martiale pour une affaire de mœurs avec une subordonnée. Quel est l’apport de M. Ménard à votre entreprise ?

R : Malheureusement, je dois dire que M. Ménard a commis une grave erreur. Il avait un bel avenir dans l’armée canadienne et était probablement considéré comme l’un des meilleurs soldats jusqu’à ce que se produisent ces incidents malheureux. Selon moi, il demeure un expert bourré de talent et il possède des compétences remarquables. Il nous aide beaucoup en Afghanistan.

Q : Le Québec, en raison des mesures de son gouvernement, est souvent considéré comme une terre hostile à la croissance des entreprises, mais Garda semble faire la preuve du contraire. Quelle est la part de vérité dans ce cliché ?

R : Il est très difficile de faire des affaires au Québec. Nous n’avons jamais reçu de subvention ou de financement. La situation est plus facile aux États-Unis et dans certaines provinces canadiennes. C’est d’autant plus difficile pour une entreprise à prédominance de main-d’œuvre comme la nôtre. Je suis un grand défenseur de Montréal et de Québec, mais si nous voulons que les entrepreneurs continuent à y faire croître leur entreprise, de grands changements s’imposent. Il devrait y avoir d’autres histoires de succès comme celle de Garda au Québec.

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