Alors que les familles mexicaines de la ville industrielle de Monterrey célébraient leurs madres chéries le 10 mai dernier, les autorités locales étaient aux prises avec une tâche beaucoup moins agréable à l’extérieur de la ville : la recherche d’indices le long de l’autoroute où 49 corps décapités avaient été déposés avant l’aube. Le « massacre de la fête des Mères » n’était que la plus récente d’une série d’atrocités commises dans le nord-est du Mexique, où les cartels de la drogue sont engagés dans une guerre en règle.

Photo : Bloomberg par Getty Images

est l’une des plaques tournantes industrielles les plus affairées du pays, et plusieurs de ses usines – environ 1 800 d’entre elles – appartiennent à des entreprises américaines. Malgré le climat de violence inouïe, il y en a peu, voire aucune, qui parlent de déménager hors du Mexique ou même de ralentir leurs activités. Les avantages, comme les coûts peu élevés de main-d’œuvre, l’accès aux infrastructures, une chaîne d’approvisionnement à proximité des États-Unis et la facilité d’y faire des affaires, sont trop nombreux.

« La plupart des tentatives d’extorsion ou d’enlèvement touchent les petites entreprises, comme les restaurants et les détaillants, qui sont plus faciles à intimider », explique Rodrigo Aguilera, un économiste de l’Economist Intelligence Unit. « Les entreprises étrangères ne sont pas à l’abri de la violence, mais elles sont généralement épargnées en raison de leur taille. » « En fait, la majorité des entreprises prennent de l’expansion », indique Kenn Morris, PDG du Crossborder Group. « Selon un sondage réalisé auprès de nos clients, 90 % d’entre eux envisagent d’augmenter leurs investissements au Mexique. »

Pour les firmes comme Crossborder, des consultants qui assistent les entreprises souhaitant s’implanter au Mexique, cela s’explique par le fait que cette extrême violence est essentiellement liée à une guerre entre criminels. « Les crimes qui font les manchettes ont tendance à être extrapolés à tout le pays, précise Ken Morris. Toutefois, ils ne se produisent que dans des régions bien délimitées. » Il existe une douzaine de parcs industriels au pays, qui accueillent plus de 5 000 maquiladoras, le nom donné au Mexique aux usines de montage et de transformation dirigées par des intérêts étrangers. « Actuellement, seulement trois ou quatre d’entre elles ont des problèmes de sécurité », ajoute Ken Morris.

Malgré les manchettes scabreuses, peu d’entreprises étrangères se plaignent de leurs conditions au Mexique. La plupart d’entre elles sont situées dans des parcs industriels sécuritaires, et les dirigeants mettent souvent leur famille à l’abri à Houston, El Paso ou Mexico.

Même à Monterrey, un point chaud en raison des hostilités entre l’organisation criminelle Los Zetas et ses deux rivaux, le cartel de Sinaloa et le cartel du Golfe, la violence ne semble pas troubler la vie quotidienne. « L’autre soir, j’étais dans un restaurant de Monterrey », raconte Mark Lerman, vice-président de The Steel Warehouse, qui exploite une usine de transformation d’acier à Monterrey. « Si j’avais pris une photo de l’endroit, vous auriez pu croire que cela se passait à Mexico, à Dallas ou n’importe où ailleurs. »

Mark Lerman habite à South Bend, en Indiana, près du siège social de l’entreprise, mais il se rend à Monterrey, à environ 225 km du Texas, toutes les 4 à 6 semaines pour superviser les activités de l’aciérie. L’usine, qui compte 65 employés, fabrique des structures d’acier prêtes à l’emploi, utilisées par les entrepreneurs mexicains pour la construction de gratte-ciel ou de ponts.
« J’y vais par affaire, ajoute Mark Lerman. Et je n’ai jamais craint pour ma vie. »

Si la majorité des maquiladoras sont détenues par des entreprises américaines, les entreprises européennes, asiatiques et canadiennes investissent aussi massivement au Mexique. Les secteurs de l’automobile et de l’aéronautique sont en plein essor et ont attiré de gros noms de l’industrie, comme Honda, Toyota, Bombardier, Safran et Fokker. Comme leurs homologues des États-Unis, ces entreprises apprécient la proximité du marché américain et la main-d’œuvre abordable. « En France, la main-d’œuvre compte pour près de 30 % des coûts de production d’un article », disait récemment un représentant de l’entreprise française Manoir Aerospace au Washington Times. « Ici, elle représente environ 10 % des coûts. De plus, nous sommes plus près du marché que nous ciblons. » Jamais les problèmes de sécurité n’ont été mentionnés.

Foxconn, une entreprise d’électronique de Taiwan, exploite l’un des plus importants complexes industriels du Mexique à San Jeronimo, jadis une petite ville sordide près de Ciudad Juárez. Le fabricant de composants électroniques, qui a investi 230 millions $US, emploie 7 000 personnes et prévoit que ce nombre passera à 20 000 d’ici quelques années. Le développement du complexe de Foxconn, dont les voies d’accès ont été récemment pavées et dotées d’éclairage, a contribué au recul de la criminalité dans la région, disent les fonctionnaires mexicains. « La sécurité est l’un des principaux enjeux pour nos investisseurs », indique Francisco Uranga, directeur de Foxconn pour l’Amérique latine.

Évidemment, les commentaires des dirigeants d’entreprises étrangères sur la sécurité au Mexique sont parfois dictés par des considérations promotionnelles. Même si ces dirigeants sont rarement touchés par la violence autour d’eux, de nombreux innocents en sont victimes. Parmi les 50 000 personnes qu’on estime avoir été tuées depuis que le président Felipe Calderón a déclaré la guerre aux cartels il y a 6 ans, se trouvaient plusieurs victimes innocentes, que les autorités qualifient de « dommages collatéraux ».

Les entreprises étrangères en activité au Mexique vivent parfois des épisodes sporadiques de violence. Le 26 mai, Sabritas, une filiale de Pepsico qui fabrique des amuse-gueules, a été la cible d’incendies criminels qui ont détruit des camions et endommagé cinq de ses entrepôts dans l’État de Michoacán, situé à l’ouest du pays. Même si personne n’a été blessé, l’agence Reuters a décrit l’événement comme « la première attaque d’une marque internationale dans le cadre de la guerre sanglante des cartels de la drogue au Mexique ». On a également signalé plusieurs vols de marchandises lors de détournements de camions sur l’autoroute entre Monterrey et Laredo.

Cependant, les experts croient qu’à l’exception des victimes de meurtres, ce sont les petites et moyennes entreprises mexicaines qui souffrent le plus des débordements du crime organisé. De nombreux propriétaires de petites entreprises dans des régions comme Monterrey reçoivent des menaces d’enlèvement ou d’extorsion de fonds de criminels qui tirent profit du désordre issu de la guerre des cartels, mentionne Eric Olson, associé principal du Mexico Institute à Washington, D.C. « Ces méfaits ne sont pas toujours signalés, ajoute Eric Olson. Les études montrent que seul un crime sur quatre ou sur cinq est rapporté à la police. »

La vague de crimes a tendance à s’intensifier dans une région, puis à s’atténuer, pour réapparaître avec force dans une autre. Par exemple, la montée de la criminalité qui a secoué Tijuana, au sud de San Diego, il y a quatre ou cinq ans a été endiguée lorsque les dirigeants du cartel de Tijuana ont été jugés et condamnés aux États-Unis pour trafic de drogue. Le taux de criminalité a alors diminué considérablement, bien que certains journalistes croient que cette baisse serait plutôt due à un pacte entre le cartel de Tijuana et celui de Sinaloa. La criminalité est également en baisse à Ciudad Juárez, en face de la ville texane d’El Paso. Alors qu’il y a deux ans, la violence des cartels y faisait rage, le nombre d’homicides a diminué de 27 % dans l’État de Chihuahua, où se trouve Juárez, au cours des 6 premiers mois de 2012.

Les régions les plus menacées sont maintenant Tamaulipas et Nuevo León, les deux États les plus à l’est le long de la frontière, dit Eric Olson. Les spécialistes pensent qu’en maintenant la pression militaire, l’épidémie de violence à Monterrey sera enrayée d’ici trois ans environ. Au total, la violence a causé une diminution annuelle de 1 % du PIB depuis 2006, selon une analyse de BBVA Bancomer publiée dans un rapport du Brookings Institute intitulé Latin American Perspectives. Altogether Now: The Challenge of Regional Integration.

Pendant ce temps, les entreprises étrangères s’incrustent et engrangent les profits. Même si les gangsters s’entretuent dans le voisinage, l’usine de Mark Lerman est en pleine croissance. L’an dernier, les ventes ont augmenté de 15 % et, cette année, de plus de 3 % jusqu’à maintenant. En 2011, The Steel Warehouse a étendu ses activités avec l’acquisition d’un appareil de coupe au laser et l’aménagement d’une nouvelle aire de production entièrement équipée, et elle poursuit une offensive musclée pour recruter de nouveaux clients, dit Mark Lerman.

« Plusieurs industriels étrangers font de bonnes affaires et de nombreuses entreprises japonaises prévoient s’implanter au Mexique », indique Rodrigo Aguilera. Il pense que la faiblesse du peso mexicain, le coût abordable du transport vers les États-Unis et la facilité d’y faire des affaires donnent un avantage « significatif » au Mexique par rapport aux autres pays d’Amérique latine. « Les avantages pèsent plus lourd dans la balance que les questions de sécurité, qui ne représentent qu’un coût minime des activités commerciales. »

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