Plus que vous ne le réalisez probablement, la prospérité future du Canada dépend du dénouement d’un suspense politique qui se trame de l’autre côté de l’océan.

Voici ce que nous savons. Le15 mars, l’un des aspirants à la présidence chinoise pour la prochaine décennie, Bo Xilai, a été démis de ses fonctions de chef du parti communiste de Chongqing, une mégapole intérieure dont la population est à peu près égale à celle du Canada. Il a également été congédié du Politburo de 25 membres et évincé de la course qui, à la fin de cette année, lui aurait permis de se hisser parmi les 9 membres du comité permanent, l’organe exécutif qui dirige véritablement la Chine.

Bo Xilai, ex-candidat aux élections présidentielles chinoises

Peu de temps après, son épouse, Gu Kailai, a été accusée du présumé meurtre de l’homme d’affaires britannique Neil Heywood en novembre dernier. Descendants de héros révolutionnaires et reconnus pour leur lutte contre le crime organisé, Bo Xilai et Gu Kailai incarnaient jusqu’alors le couple politique le plus puissant de Chine. En remettant à l’honneur des chants patriotiques tirés de l’ère Mao, ils rappelaient à la mémoire le passé du pays – même si, pendant ce temps, leur fils étudiait à Harvard et conduisait une Ferrari.

Le reste du récit repose sur des rumeurs : on prétend que Neil Heywood, un ancien magouilleur proche de la famille et criblé de dettes qui aurait pistonné Bo junior pour le faire admettre à Harrow (la prestigieuse université où il a lui-même étudié en Angleterre), aurait exigé de grossir sa part d’une affaire ; qu’en cas de refus, il aurait menacé de révéler les tractations douteuses dans lesquelles trempait Gu Kailai ; que le chef de la police de Chongqing, Wang Lijun, aurait confronté Bo Xilai au sujet des allégations de meurtre pesant contre son épouse (le décès de Neil Heywood ayant d’abord été attribué à un empoisonnement par l’alcool), puis aurait demandé l’asile dans un consulat américain ; que Gu Kailai se serait présentée au poste de police affublée de son uniforme de major-général de l’Armée populaire de Libération pour annoncer qu’elle était chargée, sur ordre spécial de Pékin, de « protéger » le camarade Wang ; que le couple aurait comploté pour assassiner Wang Lijun et qu’il aurait inventé trois histoires différentes pour se blanchir de toute implication dans l’affaire.

Ce qu’on ignore toujours en Occident, c’est l’endroit où se terrent Bo Xilai et Gu Kailai ; l’ampleur de l’onde de choc qui se répercutera sur les puissants alliés politiques, commerciaux et militaires de Bo (le 14 mai, le Financial Times annonçait que son mentor et membre du comité permanent, Zhou Yongkang, avait été relevé de ses fonctions de haut responsable de la police, du corps judiciaire et de la sécurité) ; l’identité des candidats qui seront promus à la tête de la Chine pour les 10 prochaines années, et encore moins la nature de leurs orientations politiques. Qu’importe si le feuilleton concernant la famille Bo est véridique ou s’il a été enjolivé par ses adversaires politiques, aucun de ces scénarios n’inspire confiance en le leadership et le système politique chinois. Le fait est que personne ne se démène pour faire la lumière sur cette affaire, disculper les innocents et punir les coupables – à vrai dire, la nécessité que justice soit rendue n’entre même pas dans l’équation.

Ces événements dignes d’un polar ne seraient qu’une distraction de mauvais goût s’ils n’avaient pas lieu dans les hautes sphères politiques de la Chine, pays qui représentera probablement l’économie numéro un au monde d’ici la fin de la décennie et dont la prospérité du Canada dépendra de plus en plus. Si l’économie canadienne a suivi jusqu’à présent la courbe de l’économie américaine, le prix des produits de base et le cours du huard sont aujourd’hui fortement déterminés par la Chine. Dans l’ensemble, cette conjoncture devrait jouer en la faveur du Canada, surtout si l’on compare la vigueur économique de la Chine aux perspectives anémiques des États-Unis. Mais cet horizon prometteur s’accompagne aussi d’une augmentation du risque. Étant donné l’important volume d’approvisionnement de la Chine en matières premières produites et vendues par le Canada, nous devrions en sortir gagnants à long terme. Mais compte tenu des incertitudes qui entourent la course à la présidence chinoise, un marché immobilier effervescent, les sociétés d’État réfractaires au principe de reddition de comptes et le vieillissement de la population, la route pourrait être semée d’obstacles.

« Nous devons savoir ce dans quoi nous nous embarquons », prévient Wendy Dobson, professeure à l’École de gestion Rotman de l’Université de Toronto et auteure de nombreux écrits sur la Chine. Non que nous ayons le choix : notre exposition croissante aux marchés émergents est inévitable, admet-elle. Mais les luttes de pouvoir qui font rage en Chine ne sont plus un objet de pure curiosité, elles risquent de menacer notre bien-être.

Depuis près de 10 ans, les économistes observent l’influence grandissante de la Chine sur la santé de l’économie canadienne. Dans un rapport de 2007 intitulé « Un syndrome chinois plutôt que hollandais », l’analyste macroéconomique Ryan Macdonald de Statistique Canada démontre comment l’intégration des pays émergents, dont principalement la Chine, dans l’économie internationale est l’un des principaux facteurs qui ont permis au Canada d’améliorer les termes de l’échange depuis 2003.

L’évolution de marchés situés à 10 000 kilomètres de chez nous a galvanisé la demande pour des produits de base comme le pétrole, les ressources minières et les aliments. Comme l’ont affirmé certains politiciens, dont Thomas Mulcair et Dalton McGuinty, cette situation n’a rien à voir avec le « syndrome hollandais », c’est-à-dire avec l’affaiblissement de la compétitivité des autres secteurs d’activité des Pays-Bas à la suite de la découverte de gisements de gaz naturel peu coûteux dans les années 1960. La reconfiguration de l’économie canadienne est davantage attribuable à un essor de la demande pour des biens que nous produisons déjà. Peu importe si le Canada n’a pas réellement exporté bon nombre de ces produits (dont le pétrole) vers la Chine ; le boom de la demande là-bas a tout de même influencé les prix partout dans le monde.

Cette hausse des recettes d’exportation liées aux produits de base a entraîné un flot de retombées essentiellement profitables pour le Canada. Le secteur des ressources a bénéficié d’une augmentation de ses profits et d’une affluence des investissements. Le revenu réel des ménages a également progressé, ce qui a entraîné à son tour la croissance de la demande intérieure en biens et en services.

Cet essor de la demande au Canada a stimulé l’emploi dans le secteur des services et dans certaines industries manufacturières, tout en faisant augmenter les recettes et les dépenses publiques. De plus, la capacité manufacturière accrue de la Chine et des autres marchés émergents s’est traduite par la baisse des prix de la plupart des biens de consommation importés. De pair avec l’appréciation du huard, cette situation a miné la compétitivité des fabricants canadiens de biens de consommation, mais comme le souligne Ryan Macdonald, la production manufacturière au Canada a tout de même progressé de 1,3 % de 2003 à 2006. Dans l’ensemble, le Canada s’est donc enrichi.

Depuis la parution de ce rapport, nous avons été témoins d’un autre avantage du « syndrome chinois » : le Canada a surmonté la récession plus facilement que toutes les autres économies développées, en partie grâce au redressement rapide des économies émergentes et donc du prix des produits de base.
« Autrefois, nous disions que si les États-Unis se portent bien, il en ira de même pour le Canada. Je pense qu’aujourd’hui, la situation du Canada dépend des États-Unis, mais aussi de la Chine », affirme le président de la Banque HSBC Canada, Lindsay Gordon. « Et d’ici 20 ans, la Chine sera probablement garante de la prospérité du Canada. » L’an dernier, la multinationale établie à Londres a réalisé une étude intitulée « Le monde en 2050 ». Elle y prévoit que le Canada sera le seul grand pays développé à conserver sa position dans le classement économique mondial en 2050 : au 10e rang. Il y parviendra essentiellement grâce à la demande pour ses ressources et à ses liens avec les marchés émergents (qui ne seront plus affublés de cette étiquette) par l’entremise de l’immigration. Rien d’étonnant, le pays le plus riche sera la Chine.

Mais les inconvénients de la corrélation entre la croissance économique du Canada et la Chine commencent également à se dessiner. Tandis que l’indice boursier américain S&P 500 plafonne au même niveau qu’il y a un an, l’indice composé de la Bourse de Toronto suit de plus près l’évolution des indices chinois. À la mi-mai, le TSX avait encaissé une perte de 14 % par rapport aux 12 mois précédents, un recul fort similaire au déclin de 15 % enregistré par l’indice composé de la Bourse de Shanghai et de 14 % enregistré par l’indice Hang Seng de Hong Kong. Autre preuve : la communauté internationale des investisseurs envisage les sommes engagées dans les actions canadiennes comme du capital de risque, au même titre que les fonds investis dans les marchés émergents.

Bien que Ryan Macdonald ne s’y soit pas attardé, d’autres études ont mis en lumière une influence majeure que la Chine exerce depuis peu sur de nombreux pays, dont le Canada : la diminution des taux d’intérêt partout dans le monde, sous l’effet de la forte épargne des Chinois et des réserves de change grandissantes de la Chine, qui a investi l’essentiel de cet avoir dans des titres obligataires de référence afin de financer la dette publique des États-Unis. Cette situation a favorisé ce que beaucoup interprètent comme une bulle immobilière et un fardeau insoutenable de la dette des ménages canadiens. De plus, les sociétés et les particuliers chinois investissent au Canada comme jamais auparavant.

Aux yeux de nombreux courtiers immobiliers, les acheteurs chinois sont responsables d’une grande partie de l’explosion des prix des propriétés haut de gamme à Vancouver et à Toronto. De même, les sociétés chinoises ont investi 16 milliards de dollars dans les champs de pétrole au Canada au cours des 2 dernières années et s’aventurent de plus en plus dans d’autres secteurs d’activité comme le secteur manufacturier.

Bien que Ryan Macdonald de Statistique Canada entame à peine la rédaction d’un document qui fera suite au « syndrome chinois », ses recherches sur les tendances de l’économie canadienne depuis les années 1870 lui ont permis de remarquer que la conjoncture propre à la période 2003-2007 n’a rien de nouveau. « Si vous remontez le fil de l’histoire canadienne, vous verrez qu’elle est surtout marquée par des gains liés aux termes de l’échange. Au fond, ce que l’amélioration de ces termes signifie, c’est que nous pouvons convertir un baril de pétrole en 60 chandails au lieu de 3, explique-t-il. Le taux auquel nous échangeons nos produits commerciaux contre l’achat de biens nous est plus favorable. Cette situation perdure au Canada depuis très longtemps. »

En fait, le principal risque pour le Canada serait le tarissement de la manne engendrée par le « syndrome chinois ». Devant les craintes grandissantes qui planent depuis un an sur l’économie chinoise, les experts de TD Economics ont analysé les chiffres pour tenter de prévoir dans quelle mesure un ralentissement aurait une incidence défavorable sur le Canada. Les résultats ne sont pas agréables à entendre. Selon les économistes Craig Alexander et Pascal Gauthier, si la croissance du PIB chinois passait du pic de 9,5 % comptabilisé en 2011 à 5 % en 2012, le prix du pétrole chuterait à 65 $ US le baril, les recettes liées aux produits de base provenant des secteurs autres que l’énergie plongeraient à 31,5 %, le déficit de la balance courante du Canada doublerait et le huard se déprécierait à 0,83 $ US.

« Étant donné le volume modeste des exportations du Canada vers la Chine, un éventuel [ralentissement de l’économie chinoise] aurait peu de conséquences directes sur le commerce. Toutefois, les conséquences indirectes seraient énormes. Un effondrement soudain des prix des produits de base pourrait nuire grandement aux termes de l’échange et au revenu global du Canada », écrivent les économistes de TD. L’économie canadienne tout entière verrait 100 milliards de dollars de moins affluer vers ses coffres, tandis que les provinces qui dépendent des ressources naturelles comme l’Alberta et la Saskatchewan assisteraient à un brusque retrait des investissements et à une poussée du taux de chômage. Et souvenez-vous, cette hypothèse vaut uniquement pour une décélération du taux de croissance à 5 %, et non pour une récession en Chine. Si les difficultés de la Chine alimentaient une nouvelle crise financière d’envergure internationale, les conséquences seraient encore plus désastreuses.

Selon les spéculations émises dans le rapport de TD, l’élément déclencheur le plus plausible d’un tel atterrissage brutal serait « un resserrement exagéré de la politique monétaire et des prêts, suivi de la dégringolade de la valeur des habitations, du recul des investissements privés et de pertes massives enregistrées par le système financier national. » Or, nombreux sont les facteurs cycliques et structurels qui menacent de mettre fin au marathon de croissance disputé depuis 30 ans par la Chine.

En réponse à la crise financière de 2008-2009, Pékin est passée à l’offensive en abaissant les taux d’intérêt et en injectant des fonds dans les projets d’infrastructure, ce qui a engendré une flambée immobilière que de nombreux experts caractérisent de « bulle ». Le resserrement de la politique monétaire destiné à freiner le boom immobilier au cours de la dernière année, jumelé à un essoufflement des travaux publics, a contribué à faire reculer la croissance du PIB sous la barre des 10 %. Mais on craint que cette politique ne s’avère trop efficace. Il est impossible de déterminer si la croissance de l’économie chinoise atteindra son plus bas niveau à 8 % ou si elle continuera de ralentir.

Les données économiques suggèrent ce dernier scénario. « À peu près toute l’économie chinoise semble avoir régressé en avril », indique un rapport publié par la firme de recherche Capital Economics. « La croissance des dépenses de consommation, des investissements, de la production industrielle et des importations a décliné. Il y a eu fléchissement des emprunts. Sur une note positive, l’inflation a faibli elle aussi. »

On s’inquiète surtout du marché de l’habitation. Les prix suivent une tendance haussière depuis des années, notamment parce que les Chinois, poussés par l’absence de filet de sécurité sociale à épargner systématiquement en vue des études supérieures de leurs enfants ou en prévision d’éventuels problèmes de santé, n’ont pas beaucoup d’autres véhicules de placement pour protéger leur pécule contre les ravages de l’inflation. Bien qu’il soit difficile d’obtenir des statistiques immobilières fiables, un certain nombre d’enquêtes indépendantes portant sur le prix des maisons dans différentes villes indiquent désormais une stagnation de la croissance annuelle des prix de 20 % et, dans certains cas, d’effondrements subits. Dans de nombreux pays allant de l’Irlande aux États-Unis, les bulles immobilières ont toujours pris des dimensions incontrôlables, frappant de plein fouet le secteur bancaire et les dépenses des ménages.

Et puis, il y a le risque démographique qui guette la Chine. Les conséquences de la politique de l’enfant unique en vigueur dans le pays commencent à se refléter sur le profil d’âge de la population, alors que le nombre de nouveaux travailleurs sur le marché commence à péricliter. Il en résulte une érosion de l’avantage lié aux coûts de main-d’œuvre assumés par les exportateurs chinois et, comme dans les pays développés, une augmentation du nombre de personnes âgées incapables de travailler et requérant du soutien. On estime que la population active de la Chine devrait diminuer de plus de 10 % d’ici 2050, tandis que le nombre de retraités triplera pour s’établir à plus de 300 millions de personnes. Si bien que, comme un commentateur l’a résumé, « la Chine vieillira avant de s’enrichir. » Pour l’instant, les gens de la campagne migrent toujours vers les villes à la recherche de travail, mais ce bassin de main-d’œuvre finira par s’épuiser avec le temps. Quand cela arrivera, ce rétrécissement démographique forcera la Chine à convertir son économie d’exportation bon marché en un État providence moderne plus vite qu’aucun grand pays développé ne l’a jamais fait auparavant.

Un autre problème propre à la Chine concerne le manque de transparence du secteur de la finance et des entreprises. Le pays forme une économie hybride où les sociétés d’État possèdent un net avantage sur les entreprises du secteur privé. Comme l’explique Wendy Dobson de l’Université de Toronto, leurs coûts liés au capital, à la main-d’œuvre, aux terrains, à l’énergie et aux autres ressources sont si fortement subventionnés qu’ils génèrent d’énormes bénéfices non répartis, dont la majorité est réinvestie dans des immobilisations étrangères comme les champs de pétrole canadiens. Cet investissement direct à l’étranger « pourrait se transformer en un véritable raz-de-marée » auquel le Canada n’est pas prêt à faire face, poursuit-elle.

Mais plus troublante est la perspective opposée : qu’arriverait-il si ces sociétés étaient contraintes de verser des dividendes plus élevés aux ministères nationaux qui les contrôlent, lesquels manœuvrent eux-mêmes pour accéder au pouvoir ? Ou encore si le traitement préférentiel dont elles jouissent sur le marché chinois leur était retiré ? « D’après les gens à qui j’ai parlé, qui ont consulté – dans la mesure du possible – les livres comptables des sociétés d’État et calculé leur marge bénéficiaire si elles étaient tenues de payer les taux du marché pour leur production, beaucoup de ces sociétés feraient faillite ou seraient nettement moins rentables », révèle-t-elle.

Jusqu’à présent, l’opacité des calculs comptables et la parcimonie avec laquelle l’information financière est communiquée ont permis de masquer les coûts liés aux mauvais investissements réalisés dans les infrastructures municipales, les trains à très grande vitesse, les centres commerciaux et même dans des villes entières construites à partir de rien et pour lesquelles il n’y a apparemment aucune demande. Mais les coûts qui pèsent sur l’économie chinoise existent tout de même et finiront par devenir manifestes. Quand arrivera le jour des règlements de compte, les gigantesques capitaux injectés par la Chine dans des pays comme le Canada pourraient subitement être rapatriés et faire vaciller l’économie des deux pays.

Cependant, le plus grand risque en Chine se joue sur l’échiquier politique. Le parti communiste au pouvoir a planifié un changement de garde en novembre prochain, où seront remplacés sept des neuf membres du comité permanent du Politburo, dont le président Hu Jintao et le premier ministre Wen Jiabao. On prétend que le parti envisage de reporter son congrès de deux mois afin de calmer les divisions attisées par le limogeage de Bo Xilai.

De tels changements de garde sont censés avoir lieu tous les 10 ans. Mais cette tradition remonte seulement au début des années 1980, date de l’élection visant à succéder au grand réformateur économique chinois Deng Xiaoping, et ne s’est déroulée harmonieusement qu’une seule fois, en 2002. De plus, la nomination d’une relève politique n’est régie par aucune loi constitutionnelle et n’est pas obligatoire en Chine, qui n’est pas un État de droit autonome. Ce qui compte, tant en politique qu’en affaires, ce sont les relations (guanxi) : qui sont vos connaissances et dans quelle mesure elles peuvent exercer leur influence en votre nom.

Toutefois, les guanxi ne sont pas immuables. De fait, elles peuvent devenir un fardeau si vous êtes lié à la phalange perdante dans une lutte de pouvoir. C’est ce que révèle la saga Bo Xilai. Fils privilégié d’un des « huit immortels » de la révolution de 1949, Bo était un prince héritier que l’on considérait comme intouchable. Il était à la tête d’une faction néo-maoïste du parti communiste qui prônait un patriotisme à l’ancienne et la centralisation de l’économie. Si les rumeurs sont fondées ne serait-ce qu’en partie, lui et sa famille auraient abusé de leur pouvoir. Mais cela place ses victorieux opposants réformistes dans une position délicate : si quelqu’un de la stature de Bo n’est plus au-dessus de la loi, il en va de même pour eux aussi.

« Il est rare qu’une seule crise mette en lumière un aussi grand nombre d’enjeux qui vont droit au cœur d’un régime », a observé ce mois-ci Pitman Potter, professeur de droit à l’Université de la Colombie-Britannique, sur le site Web de la Fondation Asie Pacifique du Canada, dont il est l’un des attachés supérieurs de recherche. « Le mode de résolution de la crise sera particulièrement révélateur de la volonté du parti de se soumettre, avec ses membres, à la primauté du droit. » Autrement dit, cela pourrait amener la Chine à adopter un style de gouvernance avec lequel les Occidentaux sont plus à l’aise, mais ce n’est qu’un scénario parmi tant d’autres.

D’ici là, les entreprises canadiennes qui font affaire en Chine doivent tirer leçon de cette histoire : bien que les guanxi soient essentielles, elles ne sont pas faites pour durer comme le droit des contrats en Occident. Par conséquent, vous devez redoubler de vigilance à l’endroit de vos éventuels partenaires de coentreprise, plus que vous ne le feriez par exemple aux États-Unis. Car si les entreprises chinoises respectent scrupuleusement les lois et les pratiques en vigueur dans le cadre des transactions conclues au Canada et habituellement sur la scène internationale, elles agissent autrement quand elles sont au bercail.

Les dirigeants politiques du Canada doivent également faire leurs devoirs sur la Chine. Cela dit, nous ne pouvons nous permettre de lever le nez sur les débouchés que nous offrent les marchés émergents si nous voulons conserver notre système de santé, nos caisses de retraite et notre mode de vie, nuance Lindsay Gordon de HSBC. Dans une publication de 2011 intitulée « Le Canada, la Chine et l’Asie émergente : proposition d’une stratégie », Wendy Dobson soutient qu’Ottawa doit élaborer une « feuille de route » afin de donner un signal constructif aux Chinois en matière d’éducation, d’immigration et d’investissement en vue de la conclusion d’un éventuel accord commercial.

Nous avons beau nous plaindre au sujet de la gouvernance opaque et arbitraire de la Chine, souligne-t-elle, mais nos propres règles concernant les investissements directs à l’étranger manquent tout autant de clarté. Une compréhension commune des pratiques d’investissement aiderait les entreprises canadiennes à pénétrer le marché de consommation en plein essor occupé par la classe moyenne chinoise, où les firmes américaines et européennes détiennent actuellement les meilleures guanxi et parts de marché. Bien qu’ils applaudissent le virage opéré par les Conservateurs de Stephen Harper vers un adoucissement des relations avec la Chine après la froideur de leurs deux premières années au pouvoir, Wendy Dobson et d’autres experts se demandent si le gouvernement est suffisamment bien préparé pour aborder des problèmes épineux allant de la protection de la propriété intellectuelle aux règles des marchés publics.

Finalement, que devraient retenir les investisseurs individuels de l’affaire Bo Xilai ? La prudence est de mise. Vous pouvez investir dans des sociétés d’État comme Sinopec, PetroChina et la Banque de Chine, mais il est difficile de prévoir si ces organisations continueront de prospérer en cas de libéralisation des marchés qui les priverait de leur traitement de faveur. De même, pour être florissant, le secteur privé chinois est largement tributaire des guanxi et de règles arbitraires dictées par le gouvernement. La valeur de la société ouverte Sun Hung Kail Holding a dégringolé de cinq milliards de dollars américains le jour où ses fondateurs, Raymond et Thomas Kwok, ont été arrêtés par la commission anticorruption de Hong Kong, en mars dernier. (Par l’intermédiaire de leur filiale canadienne, Aspac Developments, les frères exploitent également un projet immobilier résidentiel d’une valeur de deux milliards de dollars à Richmond, en Colombie-Britannique.) Quelle que soit leur taille, les sociétés chinoises ne peuvent offrir les certitudes relatives que procurent les sociétés occidentales et asiatiques de premier ordre.

À l’occasion d’un rare point de presse organisé après le congédiement de Bo Xilai, le premier ministre Wen Jiabao a émis un avertissement selon lequel la Chine, si elle ne procède pas à de nouvelles réformes, risque de sombrer dans une nouvelle « tragédie » comme la Révolution culturelle des années 1960 (où le président vieillissant Mao Zedong avait incité paysans, travailleurs et étudiants à renverser l’ordre social dans une stratégie visant à vaincre ses opposants). Bien qu’elle ait pour but de servir les intérêts politiques du président Wen et qu’elle contraste fortement avec la modernité et le maillage social croissants de la Chine, cette remarque admet ouvertement la vulnérabilité du pays. Si la Chine ne faisait ne serait-ce qu’un tout petit pas en arrière, les conséquences pourraient être très lourdes pour le Canada.

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