Le monde est devenu un endroit beaucoup plus risqué pour faire des affaires. Il faut vous y habituer. Les risques traditionnels pour les entreprises mondiales se sont multipliés et amplifiés, qu’on pense aux catastrophes naturelles ou aux désastres d’origine humaine tels que la piraterie, la corruption ou même l’expropriation pure et simple.


Photo: Scott Wilson

Si l’on ajoute à l’équation les ondes de choc économiques qui continuent de se propager dans le monde entier, on ne peut même plus se fier aux valeurs sûres. « Il n’y a pas longtemps, quand on se préparait à affronter un monde plus risqué, on avait en tête les marchés émergents. Désormais, la plupart des risques mondiaux se trouvent dans les pays développés, les économies dites plus riches », a déclaré Leo Abruzzese, directeur des prévisions internationales pour l’Economist Intelligence Unit (EIU).

Leo Abruzzese prenait parole lors de la récente table ronde Preparing for a Riskier World: Frontier Opportunities (Se préparer à un monde plus risqué : les perspectives au-delà des frontières). Tenu à Boston, cet événement commandité par la Banque HSBC était organisé par l’EIU et Affaires sans frontières. Le groupe d’experts comprenait Raj Subramaniam, vice-président principal, Marketing mondial de FedEx ; Tarun Khanna, professeur à la Harvard Business School ; et Mike Cahill, directeur général de Marsh, un courtier d’assurance international et conseiller en matière de risques d’entreprise.

L’EIU et les panélistes ont souligné certains des risques croissants liés à une économie mondiale de plus en plus intégrée. Ils ont aussi décrit des stratégies payantes pour les entreprises à la recherche de rendements supérieurs provenant de marchés étrangers plus spéculatifs.

Les 12 prochains mois resteront difficiles sans puissant moteur pour l’économie mondiale, a affirmé Leo Abruzzese. Bien que la Grèce semble s’être sortie du gouffre, l’Europe, qui représente le tiers de l’économie mondiale, a replongé dans la récession. Les effets se font sentir un peu partout, en particulier dans les marchés émergents dont les économies sont tributaires des exportations.

Les États-Unis ont également perdu de leur élan. « Le marché de l’emploi est encore l’ancre qui freine l’économie », a soutenu Leo Abruzzese, en notant que les États-Unis doivent encore créer 2,5 millions d’emplois pour revenir au niveau d’il y a 4 ans et demi, c’est-à-dire au début de la récession mondiale. « Au rythme actuel, il faudra encore deux ans et demi pour y parvenir. »

Et les pays BRIC ont eux aussi frappé un mur. Le ralentissement de la Chine limitera la croissance économique à environ 8 % cette année ; c’est la première fois en 20 ans qu’elle se situera sous la barre des 2 chiffres. La bouillante économie du Brésil s’est également refroidie et ne devrait progresser que de 2 % cette année.

Dans ses dernières perspectives, l’EIU établit à 60 % la probabilité que la croissance de l’économie mondiale soit lente et inégale au cours de la prochaine année. Cependant, elle évalue à 30 % la possibilité qu’on assiste à une secousse mondiale « si l’on enlève les petites roues en Europe », a dit Leo Abruzzese. Il y a une mince chance, environ 10 %, que l’on assiste à un mini-boom alimenté par une affluence de capitaux propres, alors que les gouvernements tentent de stimuler l’économie.

Alors que le portrait macro-économique s’assombrit, les risques sur le terrain s’aggravent eux aussi. « Nous constatons une multitude de risques, d’une ampleur incroyable », a indiqué Mike Cahill de Marsh à l’auditoire de dirigeants d’entreprises de Boston. Les catastrophes de l’année dernière – le séisme au Japon, les inondations en Thaïlande – ont causé pour 100 milliards de dollars de pertes assurées. « Les pertes non assurées étaient maintes fois supérieures », a-t-il ajouté.

Les risques politiques, comme les modifications à la réglementation et aux droits de propriété ou, pire, l’expropriation, sont en hausse. Prenons le cas de la filiale YPF de Repsol en Argentine survenu ce printemps, lorsque la présidente de l’Argentine, Christina Fernández de Kirchner, a nationalisé la compagnie pétrolière espagnole. « Cela a suscité un engouement sans précédent pour les polices d’assurance contre le risque politique, qui ne sont maintenant plus accessibles, car hors de prix », a affirmé Mike Cahill.

Les risques commerciaux allant de la piraterie et des cyberattaques jusqu’aux infractions aux règles entourant la corruption sont également croissants. Leurs coûts aussi. Mike Cahill a estimé, par exemple, qu’il en coûterait de 200 à 300 millions de dollars à Avon pour enquêter sur de possibles cas de corruption à l’étranger.

Bien que les probabilités ne semblent pas jouer en leur faveur, les sociétés disposent de moyens pour atténuer les risques à l’étranger. Le professeur Tarun Khanna de Harvard a fait valoir l’importance de devenir une entreprise socialement responsable au sein des marchés étrangers. « Cela lui permet de gérer le risque et, ainsi, d’éviter que des problèmes ne surgissent de nulle part », a-t-il avancé. Par exemple, en collaborant avec les autorités pour présenter au marché un nouveau produit ou une nouvelle technologie, une entreprise pourrait savoir si des changements réglementaires la concernant sont prévus.

Mais une façon sûre de prendre le pouls du marché consiste à investir dans les talents locaux, ont soutenu les panélistes. « Les entreprises doivent emprunter sérieusement cette voie », a indiqué Tarun Khanna. Embaucher localement est « terriblement difficile », admet-il, et exige un grand engagement de la part des entreprises, mais cela ajoute une certaine diversité à la prise de décision, ce qui peut aider la direction à mieux anticiper les risques. En outre, les sociétés étrangères disposées à établir des liens à l’échelle locale et à créer des emplois de qualité seront perçues favorablement par les autorités locales avec lesquelles elles doivent traiter.

Présente dans 200 pays, FedEx souscrit à cette pratique, a affirmé Raj Subramanian. Les gestionnaires sont des gens du coin, mais ils baignent dans la culture mondiale de FedEx. Selon lui, cette pratique se traduit non seulement par une plus grande fidélité des employés et un meilleur service aux clients locaux, mais elle permet aussi de mieux comprendre les enjeux nationaux ou régionaux qui pourraient devenir problématiques. « Il est très important d’assurer un équilibre mondial-local et de faire partie de la culture du pays », a-t-il poursuivi.

De tous les risques pour les affaires mondiales, le plus grand est la peur. Nous assisterions à un « désastre total » si les turbulences actuelles – qui sont la nouvelle norme – faisaient en sorte que les entreprises se retirent des échanges commerciaux et que les autorités réglementaires érigent des barrières protectionnistes, a maintenu Tarun Khanna.

« Une grande partie de la croissance économique mondiale des 30 dernières années a été alimentée par l’interconnectivité et la libre circulation des personnes et des biens. Si vous supprimez l’interconnectivité, vous coupez l’herbe sous le pied de millions de personnes. Et la personne qui en souffrirait le plus, c’est la personne pauvre. »

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