Le mois dernier, le Canada a gravi la scène internationale avec une assurance peu commune. Dans son discours d’ouverture prononcé à l’occasion du Forum économique mondial à Davos, en Suisse, le premier ministre Stephen Harper a réprimandé ses homologues du G7 pour leur prodigalité excessive et vanté les bienfaits de notre rectitude budgétaire : meilleur rapport dette-PIB, plus faible taux d’imposition sur les bénéfices des sociétés, système bancaire le plus solide au monde.

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Si l’on ajoute à cela nos vastes ressources naturelles et la piètre situation économique dans laquelle s’est enlisée la majorité des pays développés, pourquoi les capitaux et la main-d’œuvre qualifiée iraient-ils ailleurs ? « Le choix du Canada sera, de façon claire et sans détour, de prendre en main et de maîtriser notre avenir, d’être un modèle de confiance, de croissance et de prospérité au 21e siècle », a annoncé Stephen Harper.

Un « modèle de confiance ». Ce n’est pas en ces termes que l’élite politique et commerciale qui se réunit chaque année dans la ville alpine a l’habitude de décrire le Canada. Mais depuis la crise financière, et particulièrement depuis les Jeux olympiques de Vancouver en 2010, notre démarche se fait plus assurée, notre voix se colore d’un soupçon de vantardise.

Et pour cause. Tandis que les États-Unis et de larges pans de l’Europe sont au bord de la faillite, nos livres semblent, en comparaison, dans un ordre enviable. Grâce à nos efforts soutenus de réduction de la dette, à la réforme de notre régime d’imposition et de nos caisses de retraite, et à la réglementation financière rigoureuse que nous appliquons depuis 15 ans, le Canada a pu survivre à la débâcle cinglante de 2008 mieux que la plupart des autres pays du monde. Et notre réputation grandissante va bien au-delà de l’économie.

Au cours des dernières années, les sondages et les études ont classé le Canada et ses grandes villes parmi les meilleurs endroits où étudier, démarrer une entreprise, fonder une famille et vivre une longue vie en santé. Au moins deux enquêtes distinctes ont conclu l’an dernier que le Canada est actuellement le pays le mieux coté au monde. Des autorités allant du magazine Forbes à Justin Bieber nous ont proclamés meilleur pays de la planète (en s’appuyant sur des critères bien différents, il faut l’admettre).

Nos vedettes de la pop et nos acteurs dominent les palmarès et l’affiche. La criminalité est en recul depuis 20 ans. Même la qualité de notre air est exceptionnelle, déclare l’Organisation mondiale de la santé.

Ainsi les choses tournent rondement – mais il y a encore place à l’amélioration. « Le Canada possède un énorme capital d’estime, mais il n’en tire pas avantage », déplore Rob Jekielek, directeur du Reputation Institute, un cabinet new-yorkais de recherche et de conseil qui, l’automne dernier, a déclaré le Canada « pays ayant la meilleure réputation au monde ».

Une incroyable occasion s’offre à nous afin de profiter de notre place au soleil pour accroître notre prospérité et notre influence, et ainsi devenir un chef de file en matière de finance et d’éducation de même qu’une vraie superpuissance énergétique. D’après Laurence C. Smith, professeur en sciences de la Terre à l’UCLA et auteur du livre The World in 2050 paru en 2010 – qui examine la façon dont le contexte démographique, les ressources naturelles, la mondialisation et les changements climatiques déplaceront le pouvoir économique vers le Nord –, « au Canada plus qu’ailleurs, ces quatre facteurs s’alignent en vue d’une grande puissance. »

Dominic Barton, un Canadien qui est à la tête du cabinet-conseil international McKinsey & Co. – et qui est souvent témoin de discussions de haut niveau en matière de stratégie économique – a vu l’influence du pays grimper en flèche. « Le Canada est à l’ordre du jour plus souvent qu’avant et fait plus régulièrement partie du vocabulaire utilisé », remarque-t-il.

Notre économie est maintenant étudiée lors de conférences, tandis que les gouvernements du Royaume-Uni, de la France ou d’ailleurs s’inspirent allègrement de nos politiques. Les deux principaux gardiens de nos finances jouissent d’un prestige sans précédent, le gouverneur de la Banque du Canada, Mark Carney, étant désormais responsable de la réforme des finances mondiales en tant que président du Conseil de stabilité financière, et le ministre des Finances Jim Flaherty étant très recherché lors des forums internationaux, où il incarne la voix du pragmatisme et de l’expérience. « Il est comme Columbo. Il traîne légèrement les pieds », affirme Dominic Barton à propos du ministre Flaherty. « Mais quand il prend la parole, tout le monde s’arrête et l’écoute. »

Et ce ne sont pas seulement les éminences grises qui revoient leur perception du Canada. Longtemps décrié, l’exode des talents vers des horizons meilleurs – en particulier au sud de la frontière – semble se renverser. Selon Immigration Canada, le nombre de résidents américains temporaires au pays a bondi de près de 15 % en 2009, et les demandes de visas de travail ont doublé de 2008 à 2010, une année record. Mais il y a plus : d’après un sondage mené récemment par Angus Reid, près de la moitié des répondants britanniques disent qu’ils préféreraient élever leur famille au Canada.

Ces sondages traduisent un état d’esprit nettement différent dans les trois pays. D’après Angus Reid, près de 9 Canadiens sur 10 estiment habiter le meilleur pays au monde, et 42 % d’entre eux croient que les meilleurs jours du Canada restent encore à venir. « Nous observons un taux de satisfaction économique au Canada qui est à des années-lumière de celui des Américains et des Britanniques », commente Mario Canseco, vice-président d’Angus Read, à propos du taux de 60 % enregistré ici, comparativement aux quelque 25 % observés dans les 2 autres pays.

Ce sentiment de prospérité ne repose pas seulement sur le marché de l’emploi ou sur les statistiques relatives au PIB, mais aussi sur le niveau de vie du Canadien moyen. Au cours de la dernière décennie, notre classe moyenne a continuellement pris de l’avance sur celle des États-Unis, si bien qu’elle est beaucoup plus riche qu’elle aujourd’hui.

Selon le Rapport sur la richesse mondiale publié en 2011 par le Credit Suisse, l’avoir net médian des Canadiens s’élève dorénavant à 89 014 $ US, soit presque 70 % de plus que celui des Américains.

C’est ce qui explique en grande partie pourquoi le mouvement d’occupation a fait chou blanc ici. Comme le soulignait le président du Conseil canadien des chefs d’entreprise et ancien vice-premier ministre John Manley dans une allocution prononcée l’automne dernier sur la « décennie de possibilités qui s’ouvre au Canada », l’essentiel des revendications des protestataires ont déjà été exaucées ici, depuis la hausse des impôts pour les contribuables les plus fortunés jusqu’à la création d’emplois, en passant par la surveillance accrue des banques.

Pour le New-Yorkais Hunter Tura, le principal attrait du Canada est notre meilleure qualité de vie. En 2010, il a accepté le poste de président et chef de la direction chez Bruce Mau Design, un cabinet de design multidisciplinaire établi à Toronto. Sa famille et lui ont donc déménagé leurs pénates au nord de la frontière. « Je pourrais vivre et exercer mon métier partout dans le monde, mais j’ai choisi de vivre ici », affirme-t-il en soulignant tous les avantages qu’offre le Canada, depuis les bonnes écoles jusqu’aux quartiers sécuritaires, en passant par les meilleurs aéroports.

Lui qui se décrit comme un « fier Américain, mais un nationaliste canadien » classe Toronto et Vancouver parmi ce qu’il appelle les métropoles du 21e siècle. « Quand je suis de passage à Doha, à Pékin ou à Riyad, je perçois dans ces villes une intensité et une vision du monde tournée vers l’avenir. Je ne sens pas du tout le même vent d’optimisme souffler sur New York ou Chicago quand j’y suis. »

En cette période où la plupart de nos pairs mènent une lutte acharnée, nous formons une société prospère qui attire de la main-d’œuvre qualifiée provenant des quatre coins du monde et qui dort sur une diversité inégalée de ressources naturelles. Les professeurs de gestion parlent de points d’inflexion, ces moments dans l’évolution d’un secteur d’activité ou d’une organisation où un changement drastique peut survenir. Il semble que le Canada assiste à un tel moment, une occasion unique de propulser sa croissance. « Nous entrons dans un univers de concurrence entre les pays », explique Dominic Barton, où des nations entières plutôt que des entreprises individuelles établissent des stratégies pour imposer leur prédominance économique. Alors, comment pourrions-nous exploiter notre brillante réputation pour nous catapulter vers un avenir plus florissant, plus puissant ?

Manik Talwani résume la capacité du Canada à devenir un géant économique en deux mots : ressources énergétiques. Ce géophysicien de l’Université Rice à Houston estime que nous possédons les deuxièmes gisements de pétrole brut en importance au monde, soit non moins de 2,5 billions de barils de bitume enfoui dans les sables bitumineux de l’Alberta.

Malheureusement, notre pétrole est plus difficile à extraire du sol, son procédé de raffinage est plus coûteux et sa transformation est écologiquement plus néfaste que celle du pétrole du Moyen-Orient. Mais alors que la production décline là-bas (le débit de pompage du pétrole en Arabie Saoudite excède plus de quatre fois l’exploitation des sables bitumineux), Manik Talwani a avancé, dans une page d’opinions du New York Times intitulée « Canada : The Next Oil Superpower? » [« Canada : la prochaine Mecque du pétrole ? »], que les mesures incitatives déployées pour exploiter les gisements difficiles d’accès iront en augmentant.

Actuellement le sixième producteur de pétrole de la planète, le Canada devrait donc progresser dans le classement, d’autant plus que la soif d’énergie du monde devrait s’intensifier de 50 % au cours des 20 prochaines années. « Le potentiel est énorme, car nos réserves de pétrole sont considérables, mais cela représente aussi un investissement colossal », constate Manik Talwani.

D’après lui, il en coûterait 100 milliards de dollars pour accélérer la production jusqu’aux niveaux des grands exportateurs de pétrole, soit près du double des capitaux actuellement engagés dans les champs de pétrole. Mais grâce aux percées technologiques, souligne-t-il, les coûts d’exploitation du bitume canadien ont déjà diminué des deux tiers depuis les années 1970. Avec l’explosion de la demande, l’investissement requis prendra donc une tournure plus économique.

Une autre vaste réserve de pétrole réside dans l’Arctique. « Le nord du Canada est un lieu extrêmement propice [à la présence de gisements pétroliers et gaziers], compte tenu des conditions géologiques qui y prévalent, affirme Manik Talwani, mais il faudra tout mettre en œuvre pour en déceler l’emplacement. »

En 2008, la Commission géologique américaine estimait les réserves situées au nord du Cercle Arctique à 90 milliards de barils de pétrole, soit 13 % des réserves mondiales projetées qui n’ont pas encore été découvertes, et à 44 milliards de barils de liquides du gaz naturel. Ces ressources deviendront de plus en plus accessibles si la banquise polaire se met à fondre sous l’effet du réchauffement planétaire, un phénomène qui transforme déjà le visage des communautés nordiques.

Comme le raconte Laurence C. Smith de l’UCLA à propos de son dernier séjour passé dans l’Arctique pour y documenter l’incidence des changements climatiques, les gens du coin « acceptaient de répondre à nos questions avec un soupir, puis se plaignaient de la construction d’une raffinerie de pétrole à deux pas de là ou des immigrants philippins qui affluent de toutes parts ».

Au cours des prochaines décennies, Laurence C. Smith s’attend à voir un véritable déferlement d’immigrants qui, attirés vers le Nord par un climat plus clément et les perspectives d’emploi dans le secteur des ressources, contribueront à galvaniser comme jamais l’économie de pays tels que le Canada, la Russie et les nations scandinaves.

Mais si le réchauffement planétaire facilitera l’exploitation des réserves naturelles, il compliquera aussi le mode d’accès traditionnel, nuance-t-il. En 10 ans, les chemins de glace aboutissant aux mines du Nord se transformeront peu à peu en sillons de boue impraticables, et le transport par bateau deviendra la solution à privilégier. Pour le Nord canadien, « j’envisagerais vraiment de passer à une infrastructure maritime plutôt que terrestre », recommande-t-il.

Et le pétrole n’est que l’une des matières premières qui devraient s’apprécier avec l’essor de la population mondiale. Le gaz naturel, dont nous sommes actuellement les deuxièmes exportateurs au monde, de même que le cuivre et le nickel du nord de l’Ontario, et la potasse et l’uranium de la Saskatchewan feront l’objet d’une demande soutenue.

L’essentiel du marché pour ces ressources résidera dans les pays en voie de développement, mais le Canada accuse du retard sur d’autres puissances comparables (notamment l’Australie) en ce qui touche au développement des relations commerciales avec la florissante Asie. De l’avis de l’ex-premier ministre Paul Martin, qui agit aujourd’hui comme conseiller auprès du Fonds monétaire international et d’autres organisations, Ottawa déploie « des efforts symboliques en Amérique latine et, de ce fait, se détourne de l’Asie et de l’Afrique.

Le Canada est perçu comme une nation satisfaite d’elle-même et peu motivée à conquérir de nouveaux marchés. » Et pourtant, dans les pays gouvernés par des régimes puissants comme la Chine, les entreprises doivent pouvoir compter sur des liens diplomatiques solides. « La présence du gouvernement est un feu vert pour le secteur privé », déclare Paul Martin.

L’administration Harper a souligné ses tentatives renouvelées d’adoucir ses relations jusqu’ici tendues avec la Chine. La visite de Stephen Harper dans ce pays en février dernier visait en partie à forger des liens commerciaux avec la prochaine génération de dirigeants chinois.

Le Canada est également de retour à la table des négociations afin de se joindre au Partenariat transpacifique, une zone de libre-échange proposée entre les pays de la région Asie-Pacifique, tandis qu’un accord commercial avec la zone euro serait sur le point de se conclure. La bonne nouvelle, allèguent de nombreux observateurs, c’est qu’en diminuant notre dépendance envers nos voisins du Sud, nous réduirons aussi notre exposition aux crises économiques régionales alors que nous accroîtrons l’exploitation des richesses sur notre vaste territoire.

Mais le Canada a beaucoup plus à offrir que les matières premières. Michael Porter, professeur à la Harvard Business School spécialisé dans les stratégies économiques régionales, voit également un énorme potentiel inexploité dans le secteur financier de l’Ontario. Dans une étude réalisée en 2008, il concluait qu’en concentrant nos efforts sur certains services, en particulier l’assurance vie et le financement des entreprises du secteur des ressources naturelles, nous pourrions bénéficier d’une croissance considérable.

« Au même titre que les institutions financières de la Californie ont joué un rôle de premier plan dans la création de produits financiers destinés aux producteurs de vin, écrit-il, le secteur financier canadien devrait concevoir des produits spécialisés pour le secteur de l’énergie et des ressources naturelles au pays. »

Depuis la parution de l’étude de Michael Porter, notre réputation financière se porte de mieux en mieux. Le Forum économique mondial a déclaré notre système bancaire le plus solide au monde pendant quatre années consécutives. Alors que Wall Street sabre de nombreux emplois, les banques canadiennes ont atteint un taux d’emploi record l’an dernier.

Pour Michael Bryant, professeur invité à la Osgoode Hall Law School de l’Université York, ancien procureur général de l’Ontario et ex-ministre du Développement économique, le temps est venu de nous concentrer sur la promotion de notre secteur financier avec rigueur, voire sans ménagement.

« C’est l’un de ces rares moments dans l’histoire économique mondiale où les regards se tournent vers le Canada non pas pour son charme, mais pour son expertise, soutient-il. Et, comme dans toute chose, l’impulsion du moment est cruciale. » Le gouvernement ontarien, par exemple, devrait mettre sur pied des programmes d’études postsecondaires dans des domaines liés aux finances et tenter d’attirer les immigrants dotés de compétences financières spécialisées, propose-t-il.

Tout comme Michael Porter, Michael Bryant recommande vivement l’adoption d’une stratégie consistant à « sélectionner les gagnants et à miser sur eux », au lieu de répartir uniformément les subventions et les allègements fiscaux entre les différents joueurs économiques. Pour que Toronto devienne une capitale financière d’envergure internationale, « il faut stimuler la croissance de certains secteurs qui ne sont pas encore l’apanage de New York ou de Londres », explique-t-il. Mais nous devons agir sans tarder, car cette conjoncture ne durera pas éternellement. Des métropoles comme Dubai et Singapour se livrent déjà une concurrence féroce pour devenir des centres financiers internationaux.

Les institutions financières canadiennes doivent également quitter la sécurité de leur petit marché intérieur confortablement protégé. « Nous atteindrons notre plein développement seulement si nos sociétés financières ont le courage de… faire concurrence aux entreprises internationales », poursuit Michael Porter.

Avec la vigueur du huard et l’affaiblissement de nombreuses grandes banques internationales, les Canadiens sont en bonne position pour y parvenir dès aujourd’hui. La Banque TD et BMO Groupe financier ont acquis des actifs aux États-Unis, tandis que la Banque Scotia, qui est déjà l’institution financière numéro un dans les Caraïbes, a récemment acheté une banque colombienne. Par ailleurs, nos caisses de retraite ont rehaussé leur profil – et leurs dépenses – sur la scène internationale, convoquant des rencontres avec des fonds souverains et bondissant sur les actifs de premier choix liquidés par les économies en difficulté.

Xavier Mieles Grunauer, qui a grandi à Toronto et fait carrière dans le secteur bancaire un peu partout dans le monde, peut témoigner de l’excellente réputation des experts financiers canadiens à l’international. « Quand je vivais à Hong Kong, se rappelle-t-il, la plupart de mes collègues détenaient un diplôme d’une université canadienne et en étaient très fiers. La réputation du Canada n’est plus à faire dans le quartier de Lan Kwai Fong [un chapelet de bars et de boîtes de nuit situé au cœur de Hong Kong]. » (Aujourd’hui, Xavier Mieles Grunauer s’apprête à quitter Sydney pour Toronto, où il désire s’établir avec sa jeune famille.)

Nos institutions d’enseignement représentent un autre atout encore sous-exploité. Certaines universités canadiennes, dont l’Université York à Toronto et l’Université de la Colombie-Britannique, ont déjà mené une offensive pour percer les marchés étrangers, mais il s’agit de tentatives isolées de la part d’une poignée d’institutions. Pourtant, le potentiel est immense : à titre d’exemple, l’éducation constitue aujourd’hui le troisième secteur d’exportation de l’Australie.

Et il y a un avantage majeur à offrir de l’enseignement supérieur : souvent, les étudiants s’installent au pays et y fondent une entreprise. Ainsi, les pôles de recherche affiliés aux universités peuvent se transformer en grappes industrielles. « Mais ces pôles doivent être de calibre mondial, regroupés et intersectoriels », précise Dominic Barton de McKinsey & Co.

Autrement dit, ils doivent se concentrer dans un même espace géographique, mais englober les contributions de diverses disciplines à une seule industrie. L’Université de Waterloo commence à voir naître l’une de ces grappes en sciences informatiques. « Je ne vois pas pourquoi nous n’élargissons pas ce modèle en attirant 25 % des meilleurs docteurs en physique et en haute technologie », se demande Dominic Barton. Les technologies propres représentent un autre créneau naturel, particulièrement à Calgary. Le fait de cibler des solutions pour rendre l’exploitation de nos ressources pétrolières plus verte contribuerait à renverser la perception négative que les gens ont de notre énergie tout en attirant de la main-d’œuvre qualifiée et des capitaux en provenance du monde entier.

En plus d’être un refuge économique sûr, le Canada possède une autre carte maîtresse, celle-là méconnue, à offrir aux entreprises internationales : un environnement faiblement imposé. Alors que les États-Unis sont toujours perçus comme un pays généreux à l’endroit des sociétés, ils détiennent en fait le taux d’imposition sur les bénéfices le plus élevé des principales nations développées, ayant éclipsé le Japon l’an dernier.

Et le Canada, cet État-providence trop compatissant ? Son taux d’imposition se situe parmi les plus faibles. Le taux d’imposition fédéral et provincial combiné sur les bénéfices tourne autour de 25 % en moyenne, un recul par rapport aux 43 % enregistrés au début de la dernière décennie. Cette baisse est la principale raison qui explique pourquoi, l’an dernier, le Canada a été propulsé au sommet du classement des meilleurs pays où faire des affaires établi par Forbes.

Dans cette perspective, le moment est bien choisi pour courtiser les titans internationaux en quête d’expansion, en particulier ceux de l’Asie, et les convaincre d’établir leurs sièges sociaux nord-américains ici plutôt qu’aux États-Unis. « Pourquoi iraient-ils s’installer au New Jersey ? demande Dominic Barton. Vancouver est beaucoup mieux. Les gens adorent vivre là-bas. »

Mais nos gouvernements doivent plaider notre cause, comme l’ont récemment fait les Hollandais et les Suisses en envoyant des délégations dans les capitales asiatiques pour promouvoir leurs grandes villes comme futurs sièges européens. Ce qui devrait jouer grandement en notre faveur, c’est que le fait de s’établir au Canada est devenu beaucoup plus prestigieux qu’avant. Jadis, le dirigeant d’une multinationale basée à Toronto avait l’habitude de tendre sa carte new-yorkaise en voyage. Ce n’est plus le cas ; en fait, c’est leur carte canadienne que ses collègues de New York présentent désormais.

Certes, l’autopromotion n’a jamais été chose facile pour les Canadiens. Pour paraphraser Peter C. Newman, nous rêvons de devenir Clark Kent plutôt que Superman. C’est notamment pourquoi nous ne voyons pas à quel point notre pays est tenu en haute estime. Hunter Tura se souvient qu’à la fin de la série d’entrevues qui devait mener à l’obtention de son poste chez Bruce Mau Design, on lui a demandé du bout des lèvres : « Et que pensez-vous de Toronto ? », comme si un New-Yorkais verrait en la ville un patelin sans intérêt.

D’après lui, l’affluence d’Américains comme lui, avec leurs manières plus fonceuses, apportera un peu de piment à la culture d’affaires sérieuse et prudente d’ici. « Peut-être faut-il être Américain pour comprendre ce qui est en jeu, suppose-t-il. Dans 10 ans, Toronto sera l’une des capitales mondiales du design. Les gens qui travaillent ici sont bons à ce point. Je possède le recul nécessaire pour affirmer que oui, c’est possible. »

Il est vrai qu’il existe plusieurs menaces à la réalisation du destin manifeste du Canada, à commencer par la dette astronomique des ménages, qui arrive déjà deuxième parmi les pays du G7 et qui ne cesse d’augmenter. Notre réputation environnementale a également été ternie par l’image peu reluisante qu’on se fait des sables bitumineux et par notre retrait du protocole de Kyoto. Il reste que beaucoup de pays plus puissants et plus riches que le nôtre aimeraient bien avoir nos problèmes.

Nos villes se classent régulièrement parmi les meilleurs endroits où vivre et, selon Richard Florida, un universitaire américain influent (qui a lui-même déménagé à Toronto pour y diriger un laboratoire d’idées sur la prospérité urbaine à la Rotman School of Management), elles s’apprêtent à devenir d’importants axes de croissance en raison de la tolérance culturelle et de la créativité qui y règnent.

Aux yeux de Jihad Abdul-Rahiim, un ingénieur au service de Toyota qui s’est installé en 2010 à Mississauga, en banlieue de Toronto, cette diversité représente un attrait majeur. « À New York, tout le monde est américain au bout d’une génération. Ici, je sors faire mes courses et je m’aperçois que tout le monde est comme dans son pays natal ». Et son sort suscite l’envie autour de lui. « Mes proches et mes amis me jalousent beaucoup, notamment en raison de certains avantages comme le système de santé. »

Au Canada, les plus fervents patriotes sont habituellement des immigrants comme Jihad Abdul-Rahiim et Hunter Tura, des gens qui vivent ici par choix, et non par hasard. C’est sans commune mesure avec le nationalisme de pays à la culture plus monolithique qui ont tendance à exclure leurs citoyens d’origine étrangère.

Ces immigrants ont un passé qui leur sert de point de comparaison et qui leur permet d’apprécier notre potentiel. Par exemple, lors de ses séjours dans l’Arctique, Laurence C. Smith s’est aperçu que le Canada surpassait constamment ses homologues nordiques, que ce soit au chapitre de la croissance économique ou des droits des Autochtones. « Je n’oserais jamais prétendre que le Canada deviendra un jour une superpuissance militaire comme les États-Unis et la Chine », affirme-t-il. Mais compte tenu de la qualité de vie que nous avons ici et de ce que l’avenir nous réserve, « c’est le moment idéal pour être Canadien ».

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