La patience est une vertu souvent mise à l’épreuve chez les sociétés qui gèrent les paiements dans les marchés émergents. Malgré le rythme effréné des affaires dans bon nombre de pays, le traitement des paiements est souvent lent et fastidieux. Même l’Asie émergente – un chef de file économique mondial réunissant certaines des meilleures conditions d’exploitation parmi les marchés émergents, selon l’indice de l’environnement des affaires de l’Economist Intelligence Unit – souffre d’un manque de coordination entre le gouvernement et le secteur privé pour remplir des tâches de paiement simples.

Photo : Keren Su

Prenez l’exemple de la Chine. Puisque les règles fiscales diffèrent entre les provinces chinoises, les chefs de la direction financière doivent souvent discuter de longues heures avec le bureau fiscal local afin d’interpréter ces règles et s’assurer d’émettre leurs factures correctement.

Dans ce système financier encore sous-développé, obtenir les bons renseignements au sujet des formulaires pour les déclarations de revenus ou d’autres services financiers peut entraîner de longs retards, puisque des exigences locales s’appliquent aux contrats et aux documents, notamment quant à leur traduction en chinois. Mais surtout, les sociétés étrangères doivent mettre en place des contrôles internes supplémentaires afin de surveiller le processus de près, y compris en vérifiant qui exerce un contrôle sur la signature officielle de l’entreprise. Si cette signature tombe entre de mauvaises mains, prendre les moyens pour tenir le coupable responsable peut s’avérer long et coûteux au sein de l’appareil juridique lent et corrompu de la Chine.

Pourtant, les processus de paiement s’accélèrent. Le temps requis pour les virements nationaux a été réduit de manière significative au cours des six ou sept dernières années, souligne Raymond Wang, vice-président de Surecomp, une société canadienne d’édition de logiciels financiers qui fait affaire tant avec des banques chinoises qu’internationales. En Chine, le traitement des transferts de fonds interbancaires pouvait jadis prendre jusqu’à un mois ; désormais, c’est l’affaire d’une à trois journées. Le traitement des paiements électroniques par l’entremise des services bancaires en ligne est très répandu ; il est maintenant relativement facile, à partir de l’étranger, de coordonner la délivrance de lettres de crédit, un instrument financier utilisé par nombre d’entreprises outre-mer pour payer des biens sur place.

Obstacles bureaucratiques

Arturo Bris, professeur de finance à l’International Institute for Management Development, en Suisse, affirme que la situation prévalant en Chine vaut aussi pour d’autres pays en développement. Alors que les systèmes et les outils pour effectuer des paiements se sont considérablement améliorés, les barrières politiques et culturelles à une simplification du système de paiement dans les marchés émergents nuisent encore à l’efficacité des entreprises. Ces barrières peuvent ralentir leur croissance en limitant l’accès au capital et en rendant difficile le traitement des paiements provenant de clients du monde entier.

En Chine, les dirigeants étrangers doivent consacrer beaucoup de temps et d’efforts afin de traverser le dispositif de protection visant à empêcher l’entrée de capitaux spéculatifs étrangers. Ce dispositif comprend des contrôles quant aux entrées de capitaux ainsi qu’au transfert d’argent à l’intérieur et à l’extérieur du pays par des sociétés étrangères. Pour être admissibles à recevoir des fonds de l’extérieur du pays, les entreprises étrangères établies en Chine doivent suivre un processus menant à l’obtention d’un « formulaire de vérification  ». Elles se doivent donc de planifier longtemps à l’avance afin de tenir compte des délais et des formalités administratives indissociables de l’organisation des transactions financières.

Linda Wen, chef de la direction financière d’Asia Clean Capital Limited, une société de Hong Kong qui fournit des solutions de technologie verte, comme des systèmes de pompe géothermique pour les usines, affirme que les membres de son équipe financière ont parfois besoin de se déplacer vers des villes éloignées afin de d’enregistrer impôts et taxes auprès des bureaux locaux des services fiscaux avant de traiter les paiements rattachés à leurs projets.

C’est l’un des exemples les plus extrêmes des exigences chinoises, souvent labyrinthiques, en matière de facturation. Ces exigences prévoient que certains impôts et taxes doivent même être enregistrés aux bureaux locaux des services fiscaux auxquels sont assujettis clients ou projets. Parmi les défis les plus courants en matière de facturation, on dénote l’obligation de créer des factures sur des feuilles spécifiques émises par le bureau local des services fiscaux, ainsi que le besoin de demander une limite plus élevée si le montant d’une facture dépasse le plafond.

En Inde, la facturation est relativement soustraite à l’ingérence du gouvernement, mais le système judiciaire est déficient. Il faut donc s’armer de patience si jamais on doit entamer des procédures à la suite d’un problème de facturation. Les entreprises ont tout avantage à redoubler de prudence dès le départ, car une facture sans faille peut potentiellement leur épargner des années de tracas.

Faites-vous des amis et gardez-les

Compter sur une équipe financière locale forte est particulièrement important en Chine.  Pour assurer un bon déroulement de ses activités, rien ne vaut un réseau personnel de relations – surnommé « guanxi ». Dans un pays comme la Chine, marqué par un bas niveau de confiance envers les institutions et une faiblesse répandue des systèmes juridiques, il est nécessaire d’établir des liens étroits – souvent personnels – afin de réussir dans le monde des affaires.

Un service des Finances ayant bâti une relation de confiance avec ses fournisseurs est en bonne posture lorsque vient le temps d’expliquer le retard d’un chèque. Et bien qu’il soit de bonne pratique de s’en tenir à des conditions contractuelles favorisant la gestion des livres et des flux de trésorerie, les services des Finances ont encore besoin de traiter certains paiements selon une approche au cas par cas. Par exemple, certains fournisseurs doivent parfois se faire payer rapidement pour commencer à s’approvisionner en équipement et en matériaux et, ainsi remplir les commandes à temps.

En Inde, les sociétés doivent composer avec des changements fréquents de règles gouvernementales, notamment de la part des ministères responsables de l’impôt sur le revenu et des taxes de vente. La corruption et l’inefficacité bureaucratique sont deux des plus importants obstacles auxquelles sont confrontées les entreprises actives au pays. Être convoqué pour une question d’impôt relativement mineure peut prendre toute une journée, d’où l’importance de miser sur un personnel local pouvant bien communiquer avec les autorités locales.

Les sociétés devraient aussi trouver des moyens de respecter les restrictions légales afin de réduire à leur plus simple expression les demandes de paiement et les obstacles bureaucratiques. Si possible, l’accès à des hauts fonctionnaires (qui tendent à être moins corrompus) ou à un réseau de relations au sein du gouvernement peut aider à atténuer certains problèmes.

Trouver de bons amis, cependant, n’est pas toujours une mince tâche, et il y a une limite à ce que peuvent faire les entreprises pour accélérer les processus de paiement. La bureaucratie et les retards ralentissant le commerce ne sont pas susceptibles de disparaître de sitôt. Les sociétés étrangères visant à prendre pied en Asie ont grand intérêt à tenir compte d’un aphorisme local : soyez prêts à vous précipiter lentement.

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