Le gouverneur de la Banque du Canada, Mark Carney, a froissé quelques égos plus tôt cette année lorsqu’il a attribué la piètre performance du pays en matière de productivité au fait que les chefs d’entreprises, par crainte du risque, répugnent à investir. Alors que les pouvoirs publics ont fourni leur part d’efforts, faisait-il valoir, « le milieu des affaires, jusqu’ici, a déçu ». Aussi controversée soit-elle, c’est là une affirmation que viennent corroborer plusieurs études récentes d’Industrie Canada.

Lors d’une communication prononcée devant l’Association canadienne de science économique des affaires, au mois d’août, Annette Ryan, économiste d’Industrie Canada, a repris à son compte un discours familier : depuis les années 1980, a-t-elle déploré, la croissance de la productivité du travail au Canada, mesurée en fonction du PIB par heure travaillée, n’a cessé de ralentir. Elle traîne maintenant derrière celle des États-Unis et de la majorité des autres pays du G7. L’écart s’est même creusé pendant la récente récession, la productivité du travail dans le secteur manufacturier canadien ayant chuté à deux tiers à peine de ce qu’elle est aux États-Unis.

Comme on pouvait s’y attendre, le ralentissement s’est surtout fait sentir dans le matériel de transport, en raison de la baisse de régime de l’industrie automobile, ainsi que dans les technologies de l’information et des communications, un secteur qui a reçu un dur coup lors de la déconfiture de Nortel. C’est la fabrication d’ordinateurs et de matériel électronique qui fournit l’illustration la plus frappante de l’écart : de 2000 à 2008, alors que la croissance annuelle de la productivité connaissait une augmentation de 20 % aux États-Unis, elle diminuait de 3 % au Canada.

Il suffit pourtant d’examiner d’un peu plus près ce qui se passe dans les usines de fabrication pour constater que les décisions d’affaires ne sont pas étrangères au phénomène. De 1997 à 2000 et de 2000 à 2006, d’après Annette Ryan, les gains de productivité dans la fabrication de produits électroniques et électriques ont chuté de 25 %. Cette baisse est attribuable aux deux tiers à la productivité réduite des usines existantes. Le reste serait lié au roulement des usines ainsi qu’au transfert des ressources d’usines très productives vers d’autres à productivité plus faible.

Industrie Canada a refusé de nous accorder une entrevue. Annette Ryan, répondant par courriel, a insisté sur le fait qu’il « est difficile de tirer des conclusions générales des résultats particuliers obtenus par la recherche portant sur ce secteur, qui a connu de fortes fluctuations de la demande ». Selon certains experts, pourtant, ces conclusions, de même que d’autres études mentionnées par l’économiste dans sa communication, témoignent d’un problème culturel. Le milieu canadien des affaires investit moins que d’autres pays de l’OCDE en recherche et développement. Dans certains secteurs, la pression de la concurrence n’est pas assez forte pour l’inciter à mettre en place des innovations propres à augmenter la productivité.

« Les politiques gouvernementales favorisent la productivité », dit Andrew Sharpe, directeur général du Centre d’étude des niveaux de vie. « Le problème se trouve plutôt du côté de la culture d’entreprise. » Selon l’économiste torontois Bruce Little, un manque d’« ambition internationale » serait en cause. « Il y a beaucoup de gens d’affaires canadiens qui fondent une entreprise et qui, lorsqu’elle se met à croître, plutôt que de se dire : “Je veux être un nouveau Bill Gates”, préfèrent vendre et jouir de leur fortune. »

Comme le souligne Erin Weir, économiste des Métallurgistes unis, « le milieu canadien des affaires se soucie non pas d’augmenter la productivité nationale, mais de maximiser les profits ». Plutôt que de s’en tenir à des réductions d’impôts pour les entreprises, dit-il, les pouvoirs publics devraient offrir des crédits d’impôts sélectifs, réservés aux entreprises qui investissent dans leur province ou dans le pays.

Quoi qu’il en soit, les experts s’accordent pour dire que ce type d’analyse constitue la clé qui permettrait de résoudre le casse-tête de la productivité. « Il est absolument nécessaire d’examiner ce qui se passe dans les différentes usines », dit Erin Weir. L’étape suivante, de loin la plus difficile à réaliser, consistera à en déterminer le comment et le pourquoi.

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