Les richesses de la Birmanie semblent plus que jamais à portée de main pour les investisseurs canadiens. Depuis un an, les réformes politiques s’accélèrent dans ce pays d’Asie de l’Est qui fut sous l’emprise d’une junte militaire de 1962 à 2011. Les premières élections après deux décennies ont eu lieu en 2010, la figure emblématique de l’opposition Aung San Suu Kyi a été élue lors d’élections partielles en avril dernier et le nouveau gouvernement civil du président Thein Sein a entrepris des réformes dans le domaine des droits de l’homme et de la gouvernance démocratique.

Photo : iStock

Côté économie, des réformes visent à attirer les investisseurs étrangers dans un pays qui cherche autant que possible à se défaire de l’influence titanesque de son voisin chinois.

Voilà des développements a priori intéressants pour les gens d’affaires étrangers qui voient ainsi s’ouvrir un marché de 54 millions d’habitants et un territoire recelant de richesses naturelles encore peu exploitées : gaz, pétrole, forêts, cuivre, charbon, pierres précieuses… Sans compter le potentiel touristique de ce pays côtier voisin de la Thaïlande et sa main d’œuvre bon marché (le salaire minimum est fixé à 95$ par mois).

Le Fonds monétaire international anticipe de surcroît une croissance économique de 6% en 2012.

Pour renforcer la confiance des investisseurs, l’Union européenne a levé toutes ses sanctions diplomatiques et économiques pour un an le 23 avril dernier. Le Canada a suivi le lendemain en levant ses sanctions économiques, à l’exception de celles visant les ventes d’armes et de celles contre certains individus et entités. Les États-Unis ont clos la marche le 17 mai en levant certaines sanctions économiques et en assouplissant leurs sanctions diplomatiques.

Risques très élevés

Mais malgré ces signaux qui ont toutes les allures d’un feu vert, le niveau de risque pour les investisseurs étrangers en Birmanie est tel qu’il constitue pour l’instant un véritable feu rouge.

Les réformes politiques, même si elles s’accélèrent, restent embryonnaires. Bien des problèmes liés la gouvernance demeurent, au point où la firme d’analyse de risque britannique Maplecroft place la Birmanie bonne avant-dernière dans le monde — devant la Somalie — pour les risques liés à la gouvernance. La corruption endémique au sein de l’État, l’absence de règle de droit et d’un système judiciaire indépendant exposent fortement les investisseurs aux décisions arbitraires de l’exécutif. Transparency International en rajoute en classant le régime birman comme le deuxième plus corrompu au monde.

Cette situation politique a un impact direct sur le cadre réglementaire dans lequel opèrent les compagnies étrangères. Encore une fois, Maplecroft classe ici la Birmanie bonne avant-dernière sur les 197 pays recensés, et précise que la pauvreté de l’éducation dans le pays fait que le gouvernement ne dispose pas des ressources humaines capables d’élaborer et de faire respecter les lois et les règles.

«Combiné à une administration publique corrompue, inefficace et politisée, cela signifie que le gouvernement birman est susceptible de voir sa capacité à implanter plusieurs de ses réformes entravée par le manque de capacité institutionnelle, note la firme d’analyse de risque. Cela est particulièrement le cas dans les secteurs où les représentants de l’État ont intérêt à préserver le statu quo. À court terme, les compagnies étrangères continueront à faire face à des risques opérationnels extrêmes issus de la bureaucratie pléthorique et d’une application inégale de la loi.»

Risques à la réputation

En dépit des réformes et d’un légère amélioration, le bilan des droits de l’homme reste extrêmement pauvre en Birmanie : arrestations et détentions arbitraires, persécution de minorités ethniques, travail forcé et travail des enfants, etc. Ce qui expose la réputation des entreprises, qui risquent d’être complices de ces pratiques.

«Les investisseurs et les entreprises qui sont présents ou qui ont une chaîne de montage en Birmanie doivent être extrêmement prudents pour éviter d’être complices de violations des droits civils, politiques et du travail», avertit Maplecroft. Cela est particulièrement vrai lorsque les opérations se font en collaboration avec des organisations dirigées par les militaires, qui restent très puissants au sein de l’économie nationale.

La firme britannique place la Birmanie en sixième place (sur 197) pour le risque de complicité pour violation des droits civils et politiques, tout juste derrière la Syrie…

Violence interethniques, infrastructures et compétition

La violence n’est pas absente non plus du paysage. Le Nord et l’Est du pays sont sous l’emprise d’une rébellion et de la répression des minorités ethniques, en plus du narcotrafic. Les infrastructures y sont inexistantes ou mal-en-point, ce qui peut faire augmenter considérablement la note des coûts d’opération pour les entreprises. Un exemple de désuétude, qui s’applique à l’ensemble du pays: le réseau ferroviaire, non rénové depuis l’indépendance en 1948…

Aussi, les pays d’Occident viennent peut-être tout juste de donner le feu vert à leurs investisseurs pour faire des affaires en Birmanie, mais ceux-ci, s’ils s’y aventuraient, ne débarqueront pas sur un vaste terrain vierge: le pays est déjà l’hôte de plusieurs compagnies asiatiques, qui, elles, n’avaient pas la contrainte des sanctions économiques. La Chine, la Corée du Sud, la Thaïlande, Singapour et autres puissances économiques du continent y font des affaires depuis des années, voire des décennies. Une entreprise d’ici voulant se lancer dans les télécommunications en Birmanie entrera donc en compétition directe avec le Sud-coréen Samsung, qui a toujours fait partie du paysage local.

Selon une source au sein du gouvernement canadien, le risque d’investir aujourd’hui en Birmanie vient également du fait que le niveau de connaissances et de familiarité avec ce pays est encore très faible au Canada. Le nombre d’inconnus est très élevé. Et, de surcroît, le Canada et la Birmanie n’ont pas encore signé d’Accord sur la promotion et la protection de l’investissement étranger, ce qui rend les investisseurs canadiens vulnérables aux sursauts législatifs et réglementaires du régime birman.

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