Le tout Washington n’a pas attendu le retour de Barack Obama d’Amérique latine pour critiquer, débattre, saluer ou s’indigner de l’entrée en guerre contre la Libye. C’était prévisible : cette guerre en est davantage une de choix que de nécessité. Mais le flou qui plane sur les objectifs et la stratégie d’Obama —comme des alliés — de même que les risques que courent les États-Unis dans cette aventure militaire, ne font qu’attiser davantage le débat et les inquiétudes.

La situation en Libye est un vrai buffet pour les écoles de pensée présentes ici dans le Capitole et dans la Maison-Blanche, dans les médias et dans les think tanks. Les néoconservateurs et certains idéalistes de gauche — du genre prosélytes de la démocratie — voulaient une guerre pour renverser le régime dictatorial ; les réalistes, ne voyant pas l’intérêt américain, n’en voulaient tout simplement pas ; les humanitaires voulaient quant à eux une intervention limitée pour protéger le peuple libyen (lire le texte de Roméo Dallaire dans Foreign Policy).

Difficile de satisfaire tout le monde dans une telle talle idéologico-politique, et Obama en prend pour son rhume tant de la part de l’aile gauche de son parti que des ailes modérées et de droite des républicains. Mais le plus insécurisant reste le flou dans la définition des objectifs.

Renverser ou pas ?

Le mandat adopté par les Nations Unies ne permet pas le renversement de Mouammar Kadhafi ; cette guerre ne vise pas, en principe, un changement de régime comme en Afghanistan, en 2001, ou en Irak, en 2003. Pourtant, Obama a dit et répété que « Kadhafi doit partir ».

Contradiction ? Dans le discours, certainement. En pratique, peut-être pas… ou alors les véritables problèmes commenceront. C’est qu’il est fort probable que le colonel décide de partir de son propre gré, agressivement poussé vers la sortie par le pilonnage de ses forces armées. Dans ce cas, l’objectif d’Obama aura été atteint sans contravention au mandat de l’ON

Or si Kadhafi tient bon, Obama sera alors devant un choix cornélien ou, comme on dit en anglais, dans une situation très inconfortable de « damn if I do, damn if I don’t ». Le président aurait en effet deux choix : admettre qu’il a échoué — ce qui n’est jamais bon pour un commandant en chef… — ou pousser la guerre à la prochaine étape, soit le changement de régime. Si les États-Unis devaient s’engager dans cette voie, ils se retrouveraient avec un troisième pays musulman à policer et à gérer sur les bras.

« Quand vous brisez quelque chose, il est à vous », disait Colin Powell pour argumenter contre la guerre en Irak en 2002. Cela impliquerait sûrement l’envoi de l’armée de terre, et non plus seulement des forces aériennes, ce qu’Obama a jusqu’ici catégoriquement refusé de faire. Si cela devait se produire, les États-Unis seraient alors impliqués à fond dans une guerre complexe et périlleuse. Ce serait là une triste ironie pour un président qui a accédé à la Maison-Blanche avec un discours très critique envers la guerre.

Obama n’en veut pas

Il est clair qu’Obama ne veut pas de cette guerre. Il en a suffisamment sur les bras avec l’Afghanistan, l’Irak et avec tous les problèmes économiques aux États-Unis. Ses commentaires laconiques faits lors de points de presse en tournée en Amérique latine — qu’il n’a d’ailleurs pas daigné interrompre lors du déclenchement des hostilités — renforcent cette impression. Dans les mots d’un collègue du Woodrow Wilson Center à Washington, Aaron David Miller, ceci ajoute un point d’exclamation au problème du « nous sommes dedans [cette guerre], mais pas vraiment »

Le multilatéralisme n’est pas une panacée

Voilà pourquoi Obama a cherché à intervenir dans un cadre multilatéral et cherche maintenant à passer le commandement de cette guerre à un allié ou, mieux, à l’OTAN. Il éviterait ainsi de porter seul le poids de la mission et d’un éventuel échec, en plus de donner une légitimité internationale à cette délicate opération. Mais le flou règne également sur les objectifs partagés — ou non — par les membres de cette coalition. Où veut-on aller avec cette guerre ? Que faire si Kadhafi reste au pouvoir ? Ou s’il s’en va ?

Une intervention sans objectif clair est un problème, mais celui-ci est décuplé lorsqu’une intervention mal définie se fait à plusieurs et que chacun vise des objectifs différents ou, pire encore, change d’idées en cours de route. Les tergiversations et les tensions actuelles entre les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne au sujet d’un transfert du commandement à l’OTAN montrent justement l’une des complexités du multilatéralisme. (À noter que les 28 membres de l’Alliance doivent donner leur aval pour que celle-ci prenne la guerre en charg

La prise de contrôle de la guerre en Libye par un allié ou par l’OTAN ne garantit pas non plus que les États-Unis n’auront plus de rôle important à jouer ou qu’ils ne seront pas réinvestis à terme du commandement de cette mission. L’unilatéralisme n’est sûrement pas la solution, mais le multilatéralisme n’est pas une panacée non plus. En fin de compte, avec le brouillard qui plane sur guerre à l’heure actuelle, on a le sentiment que tout, y compris le pire, peut arriver.

Je blogue présentement en direct de Washington. J’y suis en tant que Public Policy Scholar au Woodrow Wilson International Center for Scholars , où je suis affilié au Canada Institute.

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