Mahmoud Ahmadinejad lui-même se réjouit du tumulte qui secoue les régimes de la région — même si la « révolution verte » qui avait pris d’assaut les rues de son pays il y a un peu plus d’un an refait aujourd’hui surface. Au lieu d’y voir l’ascendance d’un mouvement démocratique, il dit plutôt y voir l’émergence d’un islamisme qui se rebellerait enfin contre des dictatures à la solde des puissances infidèles occidentales. La référence des événements actuels serait donc la révolution iranienne de 1979, celle qui a mené à l’instauration de la république islamique que l’on connaît aujourd’hui. Voilà ce qu’il dit en public.

Le président iranien est probablement trop bien informé de la situation pour croire son propre discours à 100 % et ignorer que les slogans islamistes ont été pratiquement absents de la rue arabe jusqu’à présent. N’empêche, Ahmadinejad affiche un grand sourire. Voici pourquoi.
Révolution peu probable
Contrairement à leurs compères arabes, les manifestants iraniens ont bien peu de chances de faire tomber le régime des ayatollahs.
D’abord, les forces de l’ordre iraniennes sont plus nombreuses, plus efficaces et plus répressives qu’en Tunisie ou en Égypte. En plus de l’armée régulière, le régime peut compter sur des forces parallèles, les Gardiens de la révolution islamique — ou pasdarans —, qui comptent elles-mêmes les basijs, une branche paramilitaire. Les régimes tunisien et égyptien ne possédaient pas ce genre de forces.
Ensuite, la démographie y est un peu plus favorable à la stabilité que dans les pays arabes. Alors que ces derniers comptent une masse gigantesque de jeunes sans-emploi, le contrôle des naissance en Iran dans les années 1990 a fait baisser le taux de fécondité, qui est maintenant plus faible que chez les voisins arabes. Résultat : la pression démographique a diminué dans le bas de la pyramide des âges.
L’Iran compte peut-être un fort contingent de 15-25 ans chez qui le chômage atteint un très élevé 25 %, un cocktail qui a été à la source des révoltes arabes, il est vrai, mais la baisse de la fécondité dans les années 1990 a eu pour effet de réduire la pression économique sur les jeunes familles, qui comptent aujourd’hui rarement plus de deux enfants.
Voisins arabes affaiblis, Israël timorée
On ne sait pas si les régimes qui émergeront en Tunisie et en Égypte, et peut-être ailleurs dans le monde arabe, seront nécessairement très antiaméricains, très anti-israéliens et très islamistes, comme l’Iran le souhaiterait. Téhéran pèche probablement par excès de confiance.
Mais l’analyse que font Ahmadinejad et ses proches de la situation est somme toute assez juste : il y a fort à parier que les nouveaux régimes seront moins proaméricains, moins pro-israéliens et plus islamisants que ne l’étaient leurs prédécesseurs.
La situation dans pratiquement tous les pays de la région est déjà favorable aux intérêts iraniens. En Égypte, l’Iran vient d’être débarrassé de son ennemi Moubarak et, avec lui, de son grand allié : les États-Unis. Au Bahreïn, les chiites — proches de l’Iran, principale puissance chiite — manifestent avec force et ébranlent le pouvoir du roi sunnite ; l’Arabie saoudite, grande puissance sunnite de la région et rival de l’Iran, voit aussi son régime contesté de l’intérieur, en plus de faire face à un problème de transition dynastique ; la Libye et le Yémen, tous deux sunnites, sont aussi ébranlés ; en Irak, la fragilité du régime depuis 2003 a permis à Téhéran d’y exercer son influence ; en Syrie, le régime de son allié Bachar el-Assad n’a pas été touché par les révoltes ; au Liban, le parti radical Hezbollah, appuyé par Téhéran, est récemment parvenu à s’emparer du poste de premier ministre.
Enfin, l’archi-ennemi, Israël, se retrouve plus isolé et timoré que jamais.
Ajoutons, pour terminer, que la hausse du prix du pétrole et du gaz, justement provoquée par les secousses dans cette région riche en hydrocarbures, permettra de renflouer davantage les coffres de ce régime touché depuis des années par les sanctions internationales.
Il serait tout de même ironique, pour dire le moindre, que le vent de liberté et de démocratie qui souffle sur le monde arabe implique la montée en puissance d’un régime qui ne l’est pas du tout. La géopolitique peut parfois être tragique.
Pendant les prochaines semaines, je bloguerai depuis Washington. J’y suis en tant que Public Policy Scholar au Woodrow Wilson International Center for Scholars, où je suis affilié au Canada Institute.

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